Vers une Stratégie de Reconquête partie 2
Dans la première partie de cet article (https://www.davidson.fr/blog/la-souverainete-numerique-europeenne-etat-des-lieux-dune-dependance-strategique), nous avons dressé le constat d’une Europe massivement dépendante de fournisseurs technologiques étrangers, à tous les niveaux de la chaîne numérique. Comme promis, place maintenant aux leviers d’action : ce que font déjà certains États et grandes entreprises européennes, et les conditions pour transformer ces initiatives isolées en une véritable stratégie de reconquête.
Renoncer à l’illusion de l’autarcie
Le premier préalable est intellectuel : renoncer au mythe de l’autarcie totale. « L’objectif n’est pas l’autarcie absolue ou une filière franco-française », rappelle Henri Verdier (ancien directeur interministériel du numérique, aujourd’hui directeur général de la Fondation Inria). La souveraineté se pense comme une capacité à maîtriser ses dépendances à savoir de qui on dépend, dans quelles conditions, avec quels leviers de négociation et quelles alternatives de repli. Guillaume Poupard, ancien directeur de l’ANSSI, le résume ainsi : « Maîtriser, c’est savoir tirer profit des progrès technologiques d’où qu’ils viennent, les comprendre et savoir les mettre en œuvre de manière autonome et raisonnée. »
Mesurer avant d’agir
Comme annoncé en première partie, les deux instruments lancés le 26 janvier 2026 à Bercy ne sont pas de simples outils de communication publique. L’Observatoire de la souveraineté numérique cartographie les dépendances à l’échelle macroéconomique ; l’Indice de Résilience Numérique (IRN), lui, s’adresse directement aux organisations.
Son intérêt opérationnel tient à sa logique à 360 degrés : logiciels, données, infrastructures, compétences, gouvernance, résilience aux chocs. Une DSI qui s’y prête obtient une photographie de ses dépendances par couche et surtout une base de discussion avec sa direction générale, ce qui manquait cruellement jusqu’ici. Car le principal obstacle n’a jamais été le désaccord sur le diagnostic, mais l’absence de langage commun pour l’exprimer.
Trois usages concrets. Prioriser : toutes les dépendances ne se valent pas, et l’exercice fait remonter les points de rupture réels souvent l’annuaire d’identité plutôt que les applications métier. Chiffrer : il oblige à évaluer le coût de sortie de chaque brique critique, ce provisionnement absent des décisions d’achat historiques. Suivre : mesuré chaque année, l’indice transforme une intention en trajectoire. L’exercice a une vertu inconfortable : il révèle presque toujours que le verrouillage le plus fort ne se situe pas là où on l’attendait.
La commande publique
Une fois le diagnostic posé, le levier le plus puissant est la commande publique. En France, LaSuite, une suite collaborative souveraine de la DINUM (Tchap, Docs, Visio, Fichiers…), est déjà utilisée chaque mois par plus de 500 000 agents publics dans 15 ministères, avec un objectif de généralisation de la brique visioconférence à l’ensemble des services de l’État d’ici 2027. Et en octobre 2025, la Commission européenne a validé la création de l’EDIC Digital Commons : un consortium européen pour les infrastructures numériques (European Digital Infrastructure Consortium), véhicule juridique permettant à plusieurs États membres de financer et d’opérer ensemble une infrastructure commune. Fondé par la France, l’Allemagne, l’Italie et les Pays-Bas, lancé officiellement le 11 décembre 2025 à La Haye, il vise à développer et déployer conjointement des outils souverains : LaSuite côté français, OpenDesk en Allemagne et MijnBureau aux Pays-Bas. C’est le premier dispositif qui traite ces briques non plus comme des projets nationaux parallèles, mais comme un bien commun à financer collectivement.
La distinction compte : disposer de communs numériques garantit l’autonomie, alors qu’une organisation peut être autonome sans y contribuer et se retrouve alors seule à financer ce que d’autres mutualisent.
Ceux qui sont déjà passés à l’action
Le mouvement n’est plus théorique. Il progresse sur deux fronts, avec des logiques différentes : les acteurs publics, qui disposent du levier de la commande et d’une obligation de résultat politique ; les grands groupes privés, qui n’agissent que si l’équation économique tient. Les premiers ouvrent la voie, les seconds démontrent qu’elle est praticable.
Du côté des acteurs publics
La Cour pénale internationale
L’épisode détaillé en première partie coupure, suspension ou auto-suspension, la qualification reste disputée a produit une conséquence qui, elle, ne l’est pas : en novembre 2025, la CPI a annoncé le remplacement de sa suite bureautique Microsoft par OpenDesk. Une institution internationale a démontré qu’une migration hors de l’écosystème dominant était réalisable en quelques mois, sous contrainte. Ce précédent pèse aujourd’hui lourd dans les arbitrages des administrations européennes, et il alimente directement la dynamique dont procède l’EDIC Digital Commons.
Le ministère français de l’Économie et des Finances
Le ministère opère depuis plusieurs années NUBO, un cloud interministériel basé sur la version communautaire d’OpenStack, hébergeant fin 2024 plus de 440 projets applicatifs sur plus de 10 000 machines virtuelles l’un des exemples les plus aboutis de cloud souverain open source opérationnel à l’échelle d’un État.
La pile technique de Nubo : OpenStack en socle, complété par des briques open source d’orchestration, de supervision et de stockage.
La Cour des comptes a toutefois noté que ce cloud interne, comme son équivalent Pi porté par le ministère de l’Intérieur, reste encore sous-utilisé au regard du budget numérique global de l’État preuve que la volonté politique ne suffit pas sans adoption réelle par les administrations elles-mêmes.
Les autorités allemandes
Elles illustrent à la fois les ambitions et les difficultés de l’exercice. Le Land de Schleswig-Holstein a fait le choix de basculer l’ensemble de son administration vers des solutions en licence libre, abandonnant Microsoft non sans difficultés techniques persistantes plusieurs semaines après la bascule. C’est un point trop souvent escamoté dans le débat : une migration souveraine réussie n’est pas une migration indolore, et sous-estimer cette phase de friction est le meilleur moyen de la faire échouer politiquement.
La Suède
Le pays illustre une approche plus discrète mais structurante : celle de la recherche appliquée. Son institut national RISE travaille activement à l’élaboration de standards ouverts pour les services publics numériques, dans une logique de mutualisation proche de celle portée par l’EDIC Digital Commons. Une stratégie qui mise moins sur la création de champions nationaux que sur l’influence dans la définition des règles techniques communes un levier souvent sous-estimé, mais déterminant à long terme pour éviter que les standards européens ne soient, eux aussi, écrits ailleurs.
Du côté des industriels
Airbus
En juillet 2026, au terme d’un appel d’offres estimé à 50 millions d’euros sur dix ans, l’avionneur a retenu le français Scaleway pour héberger ses applications les plus critiques : ERP, systèmes d’exécution industrielle, CRM et gestion du cycle de vie des produits. Le motif est assumé par Catherine Jestin, vice-présidente exécutive du numérique d’Airbus, citée par Le Monde Informatique : « J’ai besoin d’un cloud souverain car certaines informations sont extrêmement sensibles », d’un point de vue national comme européen.
Deux enseignements dépassent le cas Airbus. D’abord, l’offre européenne existe : la consultation a attiré une cinquantaine de solutions candidates de quoi nuancer le récit d’un marché sans alternative crédible. Ensuite, l’écosystème commence à faire système : Scaleway est partenaire de Mistral AI, dont les modèles sont déjà déployés sur son infrastructure, ce qui permet à Airbus d’accélérer sa trajectoire IA dans le même mouvement.
Cette décision n’est pas isolée. Airbus figurait parmi les signataires de la lettre ouverte adressée en mars 2025 à Ursula von der Leyen par plus de 90 entreprises et organisations (Dassault Systèmes, OVHcloud, Bpifrance…) réclamant un fonds souverain européen d’infrastructure ; en mai 2026, le groupe s’est associé à ASML, Ericsson, Mistral, Nokia, SAP et Siemens pour former les « European Tech Creators ». La symbolique est forte : l’entreprise née comme modèle de coopération industrielle européenne face à Boeing devient un pionnier de la souveraineté numérique.
Ces exemples, publics comme privés, ne doivent cependant pas masquer un paradoxe. Selon le Cloud Report 2025 de Bitkom, si 82 % des entreprises allemandes souhaitent voir émerger de grands fournisseurs cloud européens capables de rivaliser avec les hyperscalers américains, 65 % d’entre elles refusent d’accepter la moindre limitation fonctionnelle, financière ou de confort pour changer de fournisseur. L’enjeu n’est donc pas seulement de créer des alternatives mais de les rendre suffisamment compétitives pour que les organisations les choisissent sans consentir à une régression fonctionnelle.
L’open source comme infrastructure de souveraineté
L’open source occupe une place centrale dans toute réflexion sérieuse sur la souveraineté numérique, à condition d’éviter deux écueils symétriques : le rejeter comme insuffisant, ou le prendre pour une solution magique.
Le rejeter serait ignorer trois propriétés qu’aucun modèle propriétaire n’offre : l’auditabilité (vérifier ce que fait réellement le logiciel), la réversibilité (changer de prestataire ou internaliser sans être prisonnier d’un éditeur unique) et la continuité (un code accessible ne disparaît pas avec l’entreprise qui l’a écrit). L’affaire VMware, détaillée en première partie, illustre les trois en négatif. C’est pourquoi Henri Verdier plaide pour une politique assumée de soutien aux grands communs numériques Linux, Internet, OpenStreetMap, Wikipédia dont la vertu n’est pas de donner le contrôle à l’Europe, mais « d’empêcher que quiconque le prenne ».
Le prendre pour une solution magique serait tout aussi coûteux. D’abord parce qu’il n’est pas gratuit : il déplace la dépense de la licence vers l’intégration, l’exploitation et le maintien en condition de sécurité. Migrer de VMware vers Proxmox ou OpenStack ne supprime pas la dépendance cela la convertit en besoin de compétences internes, sur un marché où ces profils sont rares. Ensuite, parce que le libre a ses propres fragilités : Log4Shell (faille de sécurité critique d’exécution de code à distance) puis la porte dérobée découverte dans l’utilitaire xz (bibliothèque open source) ont rappelé que des briques critiques de l’infrastructure mondiale reposent parfois sur quelques mainteneurs bénévoles. Enfin parce qu’open source ne signifie pas hors de portée du droit américain : les plateformes qui hébergent et distribuent ce code GitHub, Linux Foundation, Apache relèvent de la législation des États-Unis.
La conclusion n’est pas de renoncer, mais de cesser de raisonner en coût de licence. Une stratégie open source crédible se budgète : compétences, support, contribution amont. C’est précisément ce que financent des dispositifs comme l’EDIC Digital Commons, et ce que la plupart des organisations oublient de provisionner.
S’inspirer des États plateformes : Singapour et l’Inde
Le modèle le plus souvent cité en référence est celui de Singapour. La cité-État a bâti sa souveraineté numérique autour d’une agence dédiée, la Government Technology Agency (GovTech), selon un principe clair : l’État développe et rend publiques des infrastructures numériques d’intérêt général identité numérique, API gouvernementales, outils de paiement, plateformes de consentement des données que les entreprises privées peuvent utiliser et sur lesquelles elles construisent leurs propres services. Les données restent sous contrôle public, l’infrastructure est ouverte à tous, mais le secteur privé conserve son espace d’innovation.

L'écran d'accueil de Singpass : permis, pièce d'identité, docs administratifs et raccourcis vers les services publics et privés, dans une seule app.
Concrètement, cela donne Singpass, l’identité numérique nationale : 97 % des résidents de 15 ans et plus, soit 4,5 millions d’utilisateurs, s’en servent aussi bien pour les services publics que pour ouvrir un compte bancaire ou souscrire une assurance auprès d’acteurs privés. À côté, un ensemble de briques réutilisables signature électronique, paiement, échange de données inter-administrations qu’une startup peut intégrer sans reconstruire l’existant. L’État y est fournisseur d’infrastructure plutôt que prestataire de services.
Ce modèle crée une situation fondamentalement différente du SaaS américain : le secteur privé « ne contrôle pas les données, ne contrôle pas l’infrastructure et ne peut pas débrancher les autres », comme le formule Henri Verdier en évoquant l’approche indienne de la pile technologique publique.
Aadhaar, le système d’identité numérique indien, a permis l’inclusion financière de centaines de millions de citoyens ; son modèle a depuis essaimé sous forme ouverte avec MOSIP (Modular Open Source Identity Platform), aujourd’hui adopté par plusieurs pays pour déployer leur propre identité numérique, et complété côté paiement par UPI (Unified Payments Interface), l’infrastructure interopérable de paiement instantané. L’Inde a ainsi construit une pile technologique publique sans dépendre des géants américains.
Pour l’Europe, cette approche se traduit concrètement par des initiatives comme Gaia-X (interopérabilité contrôlée des données selon des standards européens) ou l’identité numérique européenne eIDAS 2.0, en cours de déploiement dans les États membres. La limite de Gaia-X est d’avoir laissé les hyperscalers américains siéger dans ses organes de gouvernance un paradoxe structurel qui a durablement affaibli sa crédibilité comme projet souverain.
Faire émerger des champions européens
Christophe Grosbost, directeur de la stratégie de l’Innovation Makers Alliance (IMA) déjà cité en première partie, défend un modèle éprouvé : une alliance industrielle européenne, un investissement massif et un protectionnisme assumé, sur le modèle d’Airbus.
ASML, déjà évoqué en première partie au titre des équipements de l’amont, en offre l’illustration la plus aboutie. Seul fabricant mondial de machines de lithographie EUV indispensables aux semi-conducteurs les plus avancés, l’entreprise néerlandaise détient plus de 80 % du marché mondial de la lithographie et un levier stratégique bien réel, puisque ses meilleurs clients américains et asiatiques, TSMC, Samsung et Intel, ne peuvent pas s’en passer. C’est la stratégie de l’interdépendance : construire des briques technologiques dont les autres ont besoin.
Cette logique commence à se structurer collectivement. En mai 2026, Airbus, ASML, Ericsson, Mistral, Nokia, SAP et Siemens ont formé les « European Tech Creators » une coalition qui réunit un avionneur, un équipementier de la lithographie, deux acteurs des télécoms, un champion de l’IA générative et l’un des plus gros éditeurs de logiciels d’entreprise au monde. Le signal est double : ces industriels entendent peser collectivement sur les choix d’infrastructure numérique du continent, et ils commencent surtout à se choisir mutuellement comme fournisseurs. ASML s’appuie ainsi sur les modèles de Mistral pour accélérer l’innovation sur ses systèmes de lithographie. C’est peut-être là que se joue l’essentiel : un champion isolé reste vulnérable, un écosystème qui se commande à lui-même beaucoup moins.
La réglementation comme puissance normative
Enfin, le droit reste le levier le plus immédiatement disponible. RGPD, Digital Markets Act, Digital Services Act, AI Act : l’Europe impose des contraintes là où elle ne peut pas imposer sa puissance industrielle. Mais le texte qui concerne le plus directement les DSI est aussi le plus récent. Le 3 juin 2026, la Commission a adopté sa proposition de règlement Cloud and AI Development Act (CADA, COM(2026) 502), pièce maîtresse de son Tech Sovereignty Package. Le texte traite le cloud et l’IA comme des infrastructures stratégiques, analogues aux routes ou aux chemins de fer, et vise à combler un déficit structurel de capacité de centres de données avec l’ambition de tripler la capacité européenne en cinq à sept ans.
Mais la disposition à surveiller est ailleurs, et elle est beaucoup plus concrète : la création d’un « cadre de souveraineté du cloud » applicable à la plupart des fournisseurs servant le secteur public. Autrement dit, un référentiel de notation de la souveraineté opposable dans les marchés publics. C’est aussi l’élément appelé à devenir l’un des principaux terrains d’affrontement politique lors des trilogues entre le Conseil et le Parlement. Pour les DSI, l’enjeu est simple : les critères qui sortiront de cette négociation deviendront le vocabulaire commun de l’évaluation d’un fournisseur cloud dans le public d’abord, par capillarité dans le privé ensuite. Le marché n’a d’ailleurs pas attendu le régulateur pour appliquer ce critère.
L’origine du fournisseur est déjà un critère d’achat de fait : un prestataire allemand est préféré par la totalité des entreprises interrogées, un prestataire européen par 61 % d’entre elles, quand un fournisseur américain est jugé inacceptable par 57 %. Le CADA ne ferait donc que codifier une pratique d’achat déjà installée. D’après Bitkom Research, Cloud Report 2025.
Signe que cette pression réglementaire est prise au sérieux : Microsoft, AWS et Google ont tous lancé des offres de « cloud souverain européen », assorties d’engagements de localisation des données et de gouvernance locale. Ces initiatives témoignent du rapport de force que l’Europe peut encore exercer sur son marché. Elles en dessinent aussi la limite. Lors des Rencontres de la souveraineté numérique de janvier 2026, Michel Paulin, ancien directeur général d’OVHcloud, a défendu une lecture délibérément non incantatoire du sujet : une filière n’est souveraine que si elle croît et gagne des parts de marché, et le récit d’une Europe sans alternative crédible entretient surtout des monopoles de fait. À défaut, le vocabulaire de la souveraineté devient un habillage le sovereignty washing. Car un cloud américain géré depuis l’Europe par du personnel européen reste un cloud dont le code source, les mises à jour et les mécanismes de contrôle demeurent entre les mains d’entreprises soumises au droit américain.
Pour aller plus loin : le Tech Radar de la souveraineté numérique européenne
Pour vous aider à naviguer parmi les alternatives européennes évoquées dans cet article, digital workplace, cloud, IA et cybersécurité, Davidson et DECeNZ ont développé un Tech Radar interactif qui recense les solutions et les positionne selon leur niveau de maturité et leur niveau d’adoption recommandé.
L’objectif de ce radar : offrir un point de départ concret pour identifier des alternatives, comparer les solutions disponibles et challenger ses choix technologiques. Mais ce dernier n’a pas vocation à rester figé. Il est conçu pour évoluer avec les usages, les retours d’expérience et les expertises de l’écosystème. Une solution manque ? Une information mérite d’être précisée ? Vous avez testé un outil et souhaitez partager votre retour ? Toutes les contributions sont les bienvenues pour enrichir et faire évoluer le radar.
Tech radar interactif de la Souveraineté IT Davidson x Decenz
Et maintenant, à vous de jouer !
Le Tech Radar est ouvert aux contributions. Que vous soyez expert d’une technologie, utilisateur d’une solution européenne ou simplement que vous ayez identifié un acteur qui mérite d’être référencé, votre regard nous intéresse.
Vous pouvez nous aider à : proposer une nouvelle solution à intégrer au radar, compléter ou corriger une information, partager un retour d’expérience sur une technologie référencée, challenger le niveau de maturité ou d’adoption attribué à une solution.
Une solution à nous recommander ? Un retour à partager ? Vos contributions sont les bienvenues [lien vers tech radar] !
Conclusion : sortir de l’inertie confortable
Il n’est pas trop tard. L’Europe dispose de talents, de champions industriels, d’un cadre réglementaire reconnu mondialement, et d’un marché suffisamment puissant pour peser dans les négociations.
Mais plusieurs conditions doivent être réunies simultanément. Une volonté politique durable, d’abord : pas des annonces cycliques à chaque crise géopolitique, mais des engagements pluriannuels sur la commande publique, les investissements industriels et les arbitrages technologiques. Un changement de doctrine dans les achats informatiques, ensuite, où la question posée n’est plus seulement « quelle est la meilleure solution fonctionnelle ? » mais « quel niveau de maîtrise suis-je prêt à abandonner, et à quelles conditions ? ». Une culture du numérique stratégique, enfin, qui place le DSI au niveau du comité exécutif et traite les choix technologiques avec la rigueur réservée aux décisions industrielles.
Cette dernière condition est la plus exigeante, parce qu’elle ne s’achète pas. Reprendre la main sur son cloud, ses outils collaboratifs ou sa chaîne logicielle suppose des équipes capables d’opérer ce qu’elles ont choisi administrer un OpenStack, sécuriser une chaîne open source, arbitrer une architecture sans s’en remettre au support de l’éditeur. C’est un chantier de compétences autant que de technologie, et il se prépare des années avant la migration. Les organisations qui réussiront leur trajectoire de souveraineté ne seront pas celles qui auront signé les meilleurs contrats, mais celles qui auront gardé, en interne, la capacité de comprendre ce qu’elles achètent.
La vraie question n’est donc plus de savoir si l’Europe est dépendante elle l’est, massivement, à tous les niveaux de la chaîne numérique, et ses DSI y ont contribué de bonne foi, guidés par des critères rationnels à court terme. Elle est de savoir si elle saura sortir de l’inertie confortable que cette dépendance a installée, avant que quelqu’un d’autre ne décide à sa place quand et comment la débrancher.
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Une démarche portée par DECeNZ
DECeNZ est un collectif de cinq ESN françaises (Davidson, Ekimetrics, Constellation, Norsys, Zenika) réunissant plus de 5 000 collaborateurs. Né dans la continuité du parcours de la Convention des Entreprises pour le Climat (CEC), il repose sur une idée simple : mettre en commun les expertises et les équipes R&D de ses membres pour produire des outils directement utilisables par les acteurs du numérique. En douze mois de coopération, le collectif a ainsi développé six communs open source. L’objectif est de dépasser le simple constat sur l’impact du numérique pour fournir des méthodes et des outils permettant d’agir concrètement.
Cette démarche s’articule autour de trois axes complémentaires. Le premier, l’éco-conception, s’intéresse à la manière de concevoir des produits et services numériques en limitant leur consommation de ressources, avec notamment des travaux sur l’ACV, l’accessibilité, l’éco-conception et l’IA frugale. Le deuxième, le numérique éthique, porte sur les conséquences des choix technologiques et sur la manière d’intégrer des critères éthiques dans les décisions, par exemple avec l’analyse des risques liés à l’IA ou l’évaluation de l’impact d’un portefeuille de services au regard des ODD. Le troisième, la connaissance du climat, vise à donner aux décideurs les clés pour comprendre ces impacts et faire évoluer leurs pratiques, à travers des initiatives comme Climate Q&A, le serious game Little Big Map ou les contributions au Shift Project.
Ces trois dimensions conduisent naturellement à une autre question : quelles technologies choisissons-nous de mettre au cœur de nos systèmes d’information, et de qui devenons-nous dépendants en les utilisant ? C’est précisément l’enjeu de la souveraineté numérique.